Quiétude double , 2005. Installation sculpturale, Lobe, Québec.
Quiétude double
Initiale et affranchie de toute intellectualisation préalable, l’image du mur — saisie dans son rapport au corps et à ses déplacements restreints — s’est imposée à moi. Elle relevait, à l'instar de toute création plastique, d’une articulation inconsciente de l’esprit. Cette intuition première m’a progressivement conduit à explorer les lexicographies, m’immergeant dans l’horizon des mots, des définitions et, par extension, dans le champ de la sémiologie.
En érigeant le mur en signe, j’élabore une démarche visant à vider le signifiant (les éléments plastiques) pour que le signifié (l’entité même du mur) se dépose de sa charge historique et devienne le réceptacle d’un puits d’allégories insondable.
Mon propos réside dans la distorsion du mur et dans le glissement critique de sa signification : il s’agit de déchiffrer le mythe contemporain du « mur individuel ». Par le dispositif de l’installation, ma démarche associe cette mythologie (vie privée, démocratie, transparence, etc.) à la matérialité du signe mural (obstacle, barrière, cloison).
Toutefois, la stabilité et l’opacité originelles du mur intègrent et intégreront toujours une part de mouvance et de transparence. Poussées à leur paroxysme, ces tensions métamorphosent le concept traditionnel du mur (isolement, séparation) en une unité d’incarnation d’un Tout : le Système (socio-politico-économique). Dépouillé de sa fonction première, le mur ne soutient plus rien ; il perd sa vocation d'isolement à l'échelle de sa micro-unité ainsi que sa faculté à circonscrire un vide conventionnel. Il se retrouve lui-même isolé pour s’insérer au sein d’une macro-unité : un Tout systémique.
Dès lors, chacun érige sa propre stèle, son mur régi par une mythologie davantage éphémère qu’historique. Ce mur des historiettes, consigné et enregistré, scelle l’agonie irrévocable de sa mémoire. Étranger aussi bien au mur de Berlin qu’à celui de Cisjordanie ou à la sculpture de Richard Serra, ce mur incarne l'image d’un tout autre prototype : celui dont la proximité conceptuelle met au jour d'inextricables ambiguïtés (à l'instar de la tension entre vie privée et transparence), là précisément où s'articulent le corps et le mur. Tous deux atteignent alors, dans leur portée symbolique, une dimension pleinement monumentale.
Jacko Restikian