À David Tomas , 21 janvier 2023. Performance de Jacko Restikian aux alentours du Musée d'art contemporain de Montréal, 60 minutes. Point de départ: édifice Belgo, point d'arrivée: entrée du MAC. Crédits Photo: Sebastian Bala; crédits vidéo: Nadia Seboussi.
Le déplacement, une métaphore au bout de soi
L'objet sculptural créé par l'artiste conceptuel Jacko Restikian est composé de béton et enserre en son centre un bloc de plasticine rouge, dont l'apparence évoque un morceau de bois. Par son abstraction, cet assemblage évoque la construction, l'espace urbain et l'architecture. Il constitue pour moi l'image symbolique d'une maison, d'un toit, d'un lieu... un fragment de soi que l'on traîne.
Cet objet difforme, inusité et doté d'une esthétique singulière en raison de la pureté du béton à l'état naturel, est attaché au bout d'une corde blanche que l'artiste tire lors de son déplacement. L'image de cet homme traînant derrière lui un tel objet renvoie d'abord à celle d'un itinérant errant sans destination précise. Elle évoque ensuite la figure d'un adulte-enfant jouant avec un objet dont l’utilité et la signification ne semblent appartenir qu'à lui seul. Un espace ludique s'ouvre alors à nous, provoquant un sourire avant que l'on ne mesure la gravité du geste de l'artiste et la portée de sa signification. En effet, cet objet traîné au sol par une force constante et mesurée semble soudain se débattre entre les mains de l'artiste sans pouvoir s'en échapper. La corde est épaisse, rigide et solidement nouée. Ce bloc de béton évoque les statues que l'on vandalise et traîne à terre après leur destruction, à l'instar de celle de Saddam Hussein, ancien président de l'Irak. Je n'ai pu m'empêcher d'associer le geste de l'artiste à toutes ces situations impliquant une corde et un objet traîné, citant ainsi l'œuvre de Christian Marclay, Guitar Drag (2006), dans laquelle l'artiste traîne sur des kilomètres une guitare électrique attachée à une corde afin d'en enregistrer la complainte — un travail en référence à ce jeune homme Afro-Américain dont le corps fut traîné sur des kilomètres à l'arrière d'une voiture.
Quelle est toutefois l'intention réelle de l'artiste ? Que signifie véritablement son geste ? Si l'on sait que la problématique du déplacement, quelle qu'en soit l'issue, demeure une expérience traumatisante aux innombrables séquelles, déplacer ainsi une pièce de béton constitue-t-il un geste réaliste ? Quelle est la métaphore de cette performance et quelle symbolique s'y rattache ?
Si j'associe le béton à la construction, et par conséquent aux notions d'habitat, d'abri, de maison et de territoire, traînons-nous mentalement un fragment de notre territoire et de notre foyer où que nous allions ?
Par ailleurs, sur le plan conceptuel, l'artiste a généré en déplaçant l'objet des formes circulaires sur le territoire traversé : des traces découlant d'une rotation répétitive, voire frénétique, le long d'un cercle qu'il avait délimité avec l'objet. Une tension palpable s'est établie entre l'artiste et son œuvre, avant de prendre fin lorsque ce dernier l'a libérée aux portes du Musée d'art contemporain de Montréal pour le plaisir contemplatif des passants.
Nadia Seboussi